Rompre les digues
Je connais peu d’écrivains capables de dresser le portrait de leurs personnages en trois phrases. Emmanuelle Pirotte le fait à la perfection et en général, elle les habille pour l’hiver (ex : p17, 36, 46), sans complaisance ni cruauté, un entre-deux inspiré qui laisse au lecteur la liberté de les aimer ou de chercher les raisons de les détester.
On est à Ostende, le genre d’endroit où il fait bon cacher sa misère sous une couette, un rail de coke ou des tonnes de gaufres. Il faut bien compenser, le ciel est bas et l’horizon, incertain. Ce livre sonne comme une chanson de Brel (« Ce chanteur qu’elle semblait vénérer tel un dieu, un dieu de ce Nord à la fois sinistre et regorgeant de merveilles d’une banalité bouleversante ») ou une balade de Bashung, juste, acérée, désespérée, avec beaucoup de mélancolie et un petit rayon de lumière au bout de la rime.
Renaud, le rentier blasé, s’enkyste dans sa fortune. Teodora, la tueuse repentie du MS-13, se morfond dans le souvenir douloureux de la petite fille qu’elle a laissée au Salvador. Tout les oppose et pourtant, « Teodora et Renaud étaient prisonniers d’une solitude abyssale. Ils partageaient un sort identique face à la nécessite de vivre ». Moins par moins, ça fait plus, alors peut-être que ces deux monstres trouveront la sortie du tunnel. Rien n’est moins sûr, il y a toujours une seringue qui traîne, un avion en partance et dix mille raisons de se perdre.
Tout est bien dans ce bouquin, le titre, la couverture, les personnages, les décors, l’atmosphère et le ton, féroce, avec ce qu’il faut de tendresse pour ne pas tomber dans le cynisme.
Bilan : 🌹🌹🌹