Le mal joli
Je snobais Emma Becker depuis dix ans. L’autofiction m’exaspère et l’odeur du souffre m’indispose. J’ai mis de l’eau dans mon Chablis : la dame s’est prostituée au nom de la cause littéraire : c’est pousser loin le don de soi. Et puis le coup de grâce est venu de François-Henri Désérable qui m’a sommée de lire « Le mal joli », le qualifiant de meilleur roman de la rentrée.
Il n’a pas tort. Pourtant, l’auteure l’avoue, le sujet est classique : l’adultère qui ressuscite, la fabrique du mensonge, le plaisir parfois gâté par la culpabilité… Les étapes bien connues d’un écart de conduite mortifère : « Ce qui me sauvera du désespoir, et de ma tentation de le transformer en amour fou, ce sera ce livre ». Le roman comme un antidote. Alors Emma Becker documente, étire son cœur, exfiltre son âme. C’est une question de survie, et c’est magnifique.
J’ai rarement lu autant de pertinence, d’acuité et de lucidité sur une passion amoureuse qui vous dévore. C’est parfois cru, dérangeant, mais c’est dit avec une telle puissance que ça en devient addictif.
Il y a tant de passages qui ont retenu mon attention (au débotté, je mentionnerais les pages 63, 161, 205, 255, 271, 349). J’ai aussi été éblouie par la correspondance des deux amants, par la capacité de l’auteure à s’inviter dans la tête d’Antonin, un homme qu’elle devrait haïr mais dont elle sait retranscrire le style, les manies et les fougues.
Si la bonne littérature ne se fait pas avec les bons sentiments, Emma Becker est dans le vrai, parce qu’oser disserter sur l’entrave que constitue la petite famille en situation d’infidélité foudroyante, c’est non seulement pyrogène, c’est courageux. Courage : un mot qui lui colle à la peau.
Appréciation :🌹🌹🌹